L’actualité numérique des industries de santé

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    Bruno Teboul (Keyrus): "Il faut un plan stratégique européen sur les nouvelles technologies de santé"

    PARIS (TICpharma) - Bruno Teboul, vice-président science et innovation du groupe Keyrus, spécialisé dans le conseil dans le numérique, a souligné dans une interview à TICpharma la nécessité d'un "électrochoc" pour favoriser la recherche et les applications sur les NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) dans la santé.

    Bruno Teboul, senior VP Science & Innovation du groupe Keyrus
    TICpharma: Vous avez pointé lors du Forum européen des managers de la santé, qui a eu lieu le 27 octobre au Collège des Bernardins à Paris, l'importance croissante des NBIC. Quelles conséquences auront ces technologies sur les systèmes de santé?

    Bruno Teboul: Les NBIC, et plus généralement la convergence des sciences et des technologies, ont déjà un impact majeur sur l'exercice de la médecine et sur la recherche. Avec les nanotechnologies, nous assistons à la "réduction moléculaire" du patient, c’est-à-dire à sa vision en tant qu'un ensemble de données biomoléculaires. Les recherches sur les biomarqueurs ou la vectorisation des médicaments ont fait des progrès fulgurants ces dernières années et amélioreront à terme la qualité du diagnostic et des traitements thérapeutiques. Du côté des biotechnologies, les avancées en matière de génétique ont été vertigineuses et ont permis de réduire quasiment par 10 le coût du séquençage génomique sur la dernière décennie. En parallèle, la puissance de calcul informatique a augmenté de façon exponentielle. L'avènement de l'informatique quantique et de l'informatique cognitive, qui devient une réalité, nous fait entrer dans un changement de paradigme important.

    Quelles en sont les applications concrètes?

    B.T.: Les partenariats noués entre IBM et les hôpitaux américains pour utiliser le programme d'intelligence artificielle Watson à partir des données des dossiers médicaux et des parutions scientifiques sont un bon exemple. En appliquant des algorithmes de machine learning aux données, Watson est capable de faire gagner des "années-hommes" de recherche et d'analyse avec 70% d'exactitude sur les corrélations dégagées par le programme. Si vous ajoutez à cela les progrès des sciences du cerveau (neurobiologie, neurophysiologie, neuropsychologie) et de la neuroscience computationnelle qui nous rend capable aujourd'hui de modéliser le cerveau humain, il est évident que ces NBIC vont faire passer la médecine d'un modèle hippocratique fondé sur le soin et la relation de proximité avec le patient, à une médecine de précision qui tirera parti des avancées des technosciences.

    Comment la France se situe-t-elle sur la scène internationale?

    B.T.: C'est un secret de polichinelle de dire que l'Hexagone accuse un certain retard. Prenons l'exemple de la génétique et de la génomique. Lorsqu'on s'intéresse aux articles scientifiques sur le sujet, ceux qui publient le plus, en volume et en pertinence, sont les Chinois, les Américains et les Coréens. Du côté des technologies, la Chine possède actuellement près de 150 séquenceurs ADN Illumina, alors que le Genopole d'Evry n'en a qu'une vingtaine. Faute d'avoir déployé les moyens financiers suffisants, nous avons un niveau de publication et des moyens techniques faibles, donc peu de résultats. La guerre de la médecine de précision ne fait que commencer et les deux blocs qui se dégagent sont clairement américains et asiatiques.

    A quoi tient ce retard?

    B.T.: Les pouvoirs publics n'ont pas pris toute la mesure de l'impact des NBIC. Nous avons besoin d'un électrochoc au plus haut niveau de l'Etat pour que nos gouvernants prennent conscience de ce tsunami scientifique et technologique. La France ne pourra pas agir seule pour autant. Je prône la mise en place d'un plan stratégique lié aux NBIC au niveau européen afin d'instaurer une nouvelle politique de santé publique à l'ère de la médecine de précision. Il faut construire un projet autour d'un consortium européen qui réunisse les professionnels de santé, les chercheurs, les associations de patients, les industriels et les institutions. Si rien n'évolue, on risque un déclassement de notre système de santé et une médecine à deux vitesses où les classes les plus aisées iront se faire soigner dans d'autres pays, plus à la pointe sur le traitement des maladies génétiques rares et de l'oncologie, entre autres.

    L'ouverture des données de santé prévue par la loi de santé promulguée en janvier n'est-elle pas un signe de cette prise de conscience?

    B.T.: L'intention est bonne mais je crains que cette loi ne verrouille encore davantage l'accès aux données médicales et tue dans l'œuf l'industrie française d'une potentielle techno-médecine. La France entretient un complexe autour d'un principe de précaution qui n'est plus à prendre. Evidemment, ces technologies posent des questions éthiques et sociétales; je suis le premier à penser qu'on ne peut pas réduire un patient à un état moléculaire et physiologique, mais il ne faut pas pour autant s'interdire d'investiguer le champ des NBIC. Il faut pour cela des efforts conjugués du secteur privé et de l'investissement public. De ce point de vue, les coupes sombres dans le budget de l'enseignement supérieur et de la recherche sont alarmantes.

    Les industries de santé sont-elles armées pour faire face à ces défis?

    B.T.: A travers sa filiale dédiée à la recherche clinique, Keyrus Biopharma, créée en 1998, le groupe Keyrus accompagne l'industrie pharmaceutique dans la conduite de projets de recherche, avec notamment une approche big data. Au départ, comme tous les grands groupes, les laboratoires avaient à peine intégré les effets de la transformation numérique qu'on leur parlait déjà de big data, de "plateformisation" et du nouveau paradigme des NBIC. Depuis mon arrivée au sein de Keyrus il y a plus de trois ans, j'ai assisté à des changements majeurs dans l'organisation de ces structures, qui intègrent aujourd'hui ces approches dans leur plan stratégique. Les big pharma ont compris qu'ils ne pouvaient pas innover seuls, et qu'ils avaient tout à gagner à réunir un écosystème innovant et à conclure des partenariats, capitalistiques ou non, avec des sociétés IT et des start-up.

    Les industriels et les praticiens sont-ils suffisamment formés et sensibilisés à ces nouvelles technologies?

    B.T.: Je reste confiant et optimiste pour le secteur de la santé car nous disposons des meilleurs praticiens et ingénieurs de la planète, même s'il faudrait ouvrir un peu plus les études de médecine aux nouvelles technologies comme la robotique par exemple. Le groupe Keyrus a ouvert en 2014 en partenariat avec Orange et Thales une chaire "data scientist" à l'Ecole polytechnique proposant de nouveaux cursus et programmes certifiants. Nous avons ainsi formé les collaborateurs d'une dizaine de nos grands clients dans le secteur pharmaceutique. Le secteur privé a les moyens d'acquérir ces compétences. Il faut à présent que les institutions, françaises et européennes, s'investissent aussi.

    Raphael Moreaux
    raphael.moreaux@apmnews.com

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