L’actualité numérique des industries de santé

    L’actualité numérique des industries de santé

    Politique

    E-santé: quel pilote pour une stratégie française en mal de lisibilité?

    PARIS (TICpharma) - Alors qu'une "mission unique e-santé" doit être installée avant l'été auprès de la ministre des solidarités et de la santé, Agnès Buzyn, plusieurs acteurs du secteur interrogés par TICpharma ont fait part de leurs espoirs et de leurs doutes face à une stratégie française qui a manqué jusqu'ici de cohérence et de lisibilité.

    Opération chamboule-tout ou simple toilettage d'une stratégie e-santé en mal de clarté? L'exécutif s'est engagé depuis fin 2017 dans une vaste remise à plat de la façon dont les pouvoirs publics accompagnent l'essor du numérique en santé.

    En témoignent la multiplication des volets numériques dans les différentes annonces de ce début de quinquennat. En octobre dernier, la "révolution numérique" a ainsi été érigée en priorité du plan d'action du gouvernement pour l'égal accès aux soins dans les territoires (voir dépêche TICsanté du 16 octobre 2017).

    La stratégie nationale de santé (SNS), publiée en décembre, comprend quant à elle plusieurs points visant à garantir une généralisation optimale des usages du numérique, parmi lesquels le développement des pratiques de télémédecine, le partage sécurisé de données médicales ou le déploiement de la prescription électronique (voir dépêche TICsanté du 26 décembre 2017).

    Dernier acte de cette prise en compte des technologies dans l'action du gouvernement: l'annonce, en février 2018, dans le cadre de la stratégie de transformation du système de santé, d'une mission sur "l'accélération du virage numérique" confiée à Annelore Coury, directrice déléguée à la gestion et à l'organisation des soins à la Caisse nationale de l'assurance maladie (Cnam), et à Dominique Pon, président du groupe Santé Cité et directeur général de la clinique Pasteur de Toulouse.

    L'exécutif a dans le même temps annoncé la création d'une "mission unique e-santé", qui doit regrouper auprès d'Agnès Buzyn l'ensemble des instances du ministère de la santé chargées des projets numériques, notamment la délégation à la stratégie des systèmes d'information de santé (DSSIS) et l'Agence des systèmes d'information partagés de santé (Asip santé) (voir dépêche du 12 mars 2018).

    Autant de bons signes pour les principaux acteurs du secteur de la santé connectée. "Il y a une vraie compréhension du fait qu'il ne suffit pas de produire des outils et des systèmes, mais qu'il faut investir dans l'accompagnement et la conduite du changement, et que cette stratégie doit être portée au plus haut niveau de l'Etat", a relevé Pierre Traineau, directeur général du Centre de ressources et d'expertises en e-santé (Catel).

    Même son de cloche du côté de l'alliance eHealth France, regroupant le Leem (Les entreprises du médicament), le Lessis (Les entreprises des systèmes d'information sanitaires et sociaux), le Snitem (Syndicat professionnel des entreprises de service du numérique) et des éditeurs de logiciels et sociétés de conseil en technologies (Syntec numérique). L'alliance s'est "réjouie" dans un communiqué de l'identification du numérique comme une priorité stratégique pour le système de santé, tout en pointant des investissements qui "ne sont pas à ce jour à la hauteur des ambitions affichées" (voir dépêche du 9 mars 2018).

    "On attend maintenant une clarification de la structure de pilotage de cette stratégie, définissant les rôles et responsabilités des uns et des autres. Nous avons besoin d'une clarification de l'organisation interne du ministère [de la santé], mais aussi de sa façon de travailler avec les parties prenantes de la filière", a précisé Pierre Leurent, porte-parole de l'alliance eHealth France, contacté par TICpharma.

    Période de flottement

    Car pour l'instant, la gouvernance de l'e-santé traverse une période de flottement symbolisée par la présence de directeurs par intérim à l'Asip santé et à la DSSIS, les deux principales instances de pilotage de la stratégie et de conduite opérationnelle des chantiers en matière d'informatique de santé.

    Philippe Cirre a été nommé délégué par intérim de la DSSIS en juin 2017 après le départ de Philippe Burnel (voir dépêche du 21 juin 2017), et Stéphane Seiller, ex-directeur général de la caisse nationale du Régime social des indépendants (RSI), a pris la direction par intérim de l'Asip santé en mars, suite au départ à la retraite de Michel Gagneux (voir dépêche TICsanté du 6 mars 2018).

    Interrogée lors d'une conférence de presse en mars sur les contours de la "mission unique e-santé" et sur l'impact de sa mise en place pour les administrations concernées, Agnès Buzyn a simplement répondu qu'elle était "en train d'être conçue au sein du ministère", sans apporter plus de précisions. "Je n'aime pas les questions de gouvernance", a-t-elle expliqué.

    Si ce chantier n'est pas la tasse de thé de la ministre, il est suivi de près par Matignon et l'Elysée, qui souhaitent avancer rapidement sur le sujet, a-t-on appris de sources concordantes.

    Du côté des services de Matignon, plusieurs acteurs de santé et des technologies ont été consultés dès 2017 pour esquisser la nouvelle stratégie française en e-santé. Dans une note au premier ministre dont le contenu a été rapporté à TICpharma, l'un d'entre eux a préconisé de revoir les modes d'accès à la donnée de santé, d'adapter la tarification hospitalière aux pratiques d'e-santé qui réduisent le nombre d'actes de soins, et de mieux former les professionnels au numérique.

    Sur l'organisation administrative, l'auteur de la note est allé jusqu'à recommander une suppression pure et simple de l'Asip santé, ainsi qu'une orientation plus opérationnelle de l'Agence nationale d'appui à la performance des établissements de santé et médico-sociaux (Anap).

    Empilement des structures

    L'un des fléaux de la gestion française est l'empilement de dispositifs d'appui, de financements et de structures plus ou moins proches du ministère de la santé pour partager, entre acteurs privés et publics, un même cadre de développement de l'e-santé.

    "Les acteurs ont besoin de mieux comprendre les périmètres des différentes entités que sont la DSSIS, la DGOS [direction générale de l'offre de soins], l'Asip santé, l'assurance maladie, la Haute autorité de santé (HAS) et quelques autres qui jouent un rôle déterminant", a appuyé Pierre Traineau du Catel, confirmant un "manque de visibilité des acteurs et des pouvoirs publics dans leur prise de décision stratégique".

    Il veut croire que la création d'une "mission e-santé" au plus près du ministère permettra d'"assurer une meilleure coordination" des structures et contribuera à cette lisibilité.

    Se pose toutefois la question de l'articulation de cette nouvelle instance avec l'existant, notamment avec les jalons posés par l'ex-ministre Marisol Touraine, qui avait présenté en 2016 une "stratégie nationale e-santé 2020" (voir dépêche du 17 août 2016).

    "Tout ce qui a été lancé par les prédécesseurs n'est plus porté aujourd'hui", a déploré auprès de TICpharma une source proche du dossier.

    Une réalité confirmée à demi-mot par Agnès Buzyn, qui a expliqué en mars que la stratégie e-santé 2020 "avait évidemment tracé des bonnes pistes" mais "on voit bien que sur le plan opérationnel, nous ne sommes pas encore au rendez-vous des attentes".

    Et d'enfoncer le clou en insistant sur le fait qu'"il est temps d'adopter une vraie stratégie numérique en termes de diffusion de bonnes pratiques, de suivi du patient, de mesure de la qualité, de dialogue ville-hôpital et de réduction des actes redondants".

    Le comité stratégique national en suspens

    La stratégie e-santé 2020 avait conduit à la création du comité stratégique national du numérique en santé (CSNS), présidé par la DSSIS, afin d'assurer le suivi des actions portées par les pouvoirs publics.

    Ce comité rassemble pas moins d'une quarantaine de représentants des professionnels et établissements de santé, des collectifs de patients, des industriels, des administrations publiques et opérateurs, et de la filière académique. Mais après s'être réuni pour la première fois en janvier 2017, il est au point mort depuis sa dernière réunion en octobre, et Agnès Buzyn elle-même a reconnu ne pas s'être "penchée" sur la façon dont il devra fonctionner à l'avenir.

    Pour Pierre Leurent de l'alliance eHealth France, qui fait partie du CSNS, le comité a la "vertu" de "réunir l'ensemble des parties prenantes" et de porter "une vision partagée des enjeux et objectifs à atteindre", mais "il faut qu'il soit prolongé par des équipes plus restreintes sur des chantiers spécifiques de l'e-santé".

    "De notre point de vue, il s'agit de compléter la stratégie e-santé 2020 pour la décliner autour de plans très opérationnels, assortis d'objectifs qualitatifs et quantitatifs", a-t-il ajouté.

    Le travail de la "mission e-santé "devrait être d'"aider les acteurs et décideurs à y voir véritablement clair sur les objectifs poursuivis par la stratégie et les résultats attendus en termes d'usages et d'impacts sur la santé publique", a complété Pierre Traineau, se disant "très optimiste" pour l'avenir.

    Crainte d'une stratégie "imposée par le haut"

    Ancien directeur des études informatiques à la Cnam, Daniel Solaret ne partage pas cet optimisme. Il pointe une "erreur fondamentale" du gouvernement qui augure une vision "trop centralisée" du dossier du numérique en santé, avec la création d'une mission auprès de la ministre.

    "Tout ce qu'on veut imposer par le haut est une profonde erreur. Le vrai problème du numérique en santé, c'est l'usage: à quels besoins répondent les outils pour les acteurs de santé et les soignés?", a-t-il détaillé. "Il faut privilégier les initiatives du terrain, les industriels qui vont au contact des professionnels de santé pour écouter leurs besoins", a-t-il poursuivi, regrettant la création d'un nouveau "comité Théodule".

    Concernant l'avenir des différentes instances jusqu'ici chargées de la gouvernance, il a pointé le "manque de moyens" de l'Asip santé et le "crédit de confiance on ne peut plus limité" dont bénéficie l'agence auprès des acteurs de santé.

    Il a notamment expliqué ce déficit de crédit par de "lourds échecs", comme celui du déploiement du dossier médical personnel, devenu partagé (DMP), dont l'Asip était pilote jusqu'à son transfert à la Cnam par la loi du 26 janvier 2016.

    "Un des problèmes que nous avons eu avec le DMP est que le ministère n'était pas pilote. C'était le cabinet de l'Elysée qui prenait les décisions", a-t-il épinglé, craignant que l'histoire ne se reproduise.

    Des annonces attendues fin mai

    Contacté par TICpharma, le directeur par intérim de l'Asip santé, Stéphane Seiller, a indiqué "comprendre" certaines critiques envers l'agence, qui mène un travail en profondeur, peu visible et "parfois ingrat" sur des sujets tels que le cadre d'interopérabilité des systèmes d'information de santé et la production de référentiels techniques.

    Il a toutefois relevé l'évolution de ses missions, qui s'orientent de plus en plus vers des chantiers opérationnels d'accompagnement juridique et technique des éditeurs informatiques, et plus généralement des acteurs de santé.

    Confiant ne pas avoir à ce jour de visibilité précise sur les orientations que retiendra l'exécutif pour la création de la "mission e-santé", il a noté que l'agence est "clairement identifiée comme incontournable". Dominique Pon et Annelore Coury, chargés de la mission sur "l'accélération du virage numérique", lui ont ainsi rendu visite "dès leur première journée de travail", a-t-il noté.

    Stéphane Seillier a toutefois admis avoir des "moyens limités" au regard des nombreux projets confiés à l'Asip, tout en saluant le "grand professionnalisme" de ses agents.

    Sur le pilotage, "il y a certainement un sujet de clarification", a reconnu le directeur de l'Asip. La stratégie étant posée, ce pilotage mériterait selon lui de "marcher sur deux jambes", avec "une gouvernance et un opérateur, sans autre intermédiaire, au service d'une feuille de route précise".

    "Pour l'opérationnel, l'Etat a la chance de pouvoir s'appuyer fortement sur les équipes de l'Asip santé, une entité qui est certes perfectible, mais dynamique et ouverte, dans une logique d'accompagnement pragmatique des acteurs", a-t-il soutenu.

    Le ministère de la santé avait d'abord tablé sur la création de la "mission e-santé" dans le courant du mois d'avril. Contacté par TICpharma, le cabinet d'Agnès Buzyn a expliqué se laisser "encore quelques semaines" avant de définir précisément le profil de la mission et la personne qui en prendra la direction.

    Le ministère souhaite attendre les conclusions des travaux menés par Dominique Pon et Annelore Coury sur le "virage numérique" du système de santé. Des arbitrages devraient avoir lieu fin mai, avec le risque, face aux espoirs suscités par les diverses annonces de l'exécutif, de voir la montagne accoucher d'une souris.

    Raphael Moreaux
    raphael.moreaux@apmnews.com

    À suivre

    Données de santé: les pays nordiques et anglo-saxons ont "pris une longueur d’avance" sur la France (étude LIR)

    Politique

    Ce qu'il faut retenir du volet numérique du plan de transformation du système de santé

    PARIS (TICpharma) - Création d'un espace numérique personnel de santé pour les patients, développement d'un "bouquet de services" digitaux pour les professionnels, pilotage national de l'e-santé "renforcé": TICpharma revient sur les mesures du volet numérique de la stratégie de transformation du système de santé présentée le 18 septembre par l'exécutif.

    0 555

    Innovations

    Baxter fait le pari de la dialyse péritonéale connectée pour traiter l’insuffisance rénale

    (Par Wassinia ZIRAR)

    CORBEIL-ESSONNES (Essonne) (TICpharma) - Sept patients du centre hospitalier Sud-Francilien (CHSF) bénéficient d'un dispositif connecté de dialyse péritonéale développé par le laboratoire américain Baxer, permettant une transmission immédiate des données de la dialyse à l'équipe médicale.

    0 713

    Vos réactions

    Anti-spam : Veuillez saisir le résultat de ce calcul S.V.P
    7 + 9 =