L’actualité numérique des industries de santé

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    Gilles Litman (Sanofi): "Les financements publics ont vocation à se développer si une solution contribue à l'efficience"

    GENTILLY (Val-de-Marne) (TICpharma) - Ex-directeur de l'innovation de Sanofi France, Gilles Litman, aujourd'hui vice-président au niveau mondial en charge des solutions intégrées diabète-cardiovasculaire, a partagé dans un entretien accordé à TICpharma son analyse de l'impact du numérique sur l'activité du laboratoire pharmaceutique.

    TICpharma: Après plus de deux ans de travail en tant que directeur de l'innovation de Sanofi France*, quel bilan tirez-vous de cette expérience sur l'apport du digital en matière de santé?

    Gilles Litman: Nous vivons une forme de renaissance de la santé avec des technologies qui bouleversent la façon dont on prend en charge un patient. Si l'on prend l'exemple du diabète, aujourd'hui, la moitié des patients touchés dans le monde, soit plus de 200 millions d'individus, ne sont pas à leur objectif de glycémie. C'est bien la preuve que le médicament ne suffit pas car beaucoup d'autres facteurs, comme le suivi fiable et continu de ses données et l'éducation thérapeutique, rentrent en compte. Sur ces sujets, le digital ouvre le champ des outils à disposition pour aider à mieux vivre sa maladie et à mieux suivre son évolution. C'est tout l'enjeu des solutions globales, ou intégrées, que nous développons pour fournir du service au-delà du médicament. En miroir chez les professionnels de santé, le digital permet aussi d'accéder en temps réel aux données du patient, de les interpréter plus efficacement, d'être alerté au meilleur moment pour intervenir. Enfin, du côté des payeurs, ces outils fournissent des informations plus fines sur l'efficacité thérapeutique du système de soins au niveau d'un individu, et donc une meilleure capacité à allouer les moyens de façon optimale.

    Quel est le rôle du laboratoire pharmaceutique dans ce que vous appelez cette "renaissance de la santé"?

    G.L.: Ce qui a déterminé la création d'un réseau d'environ 70 personnes dédiées à l'innovation, c'est la conviction que Sanofi a un rôle important à jouer du fait de sa pratique du monde de la santé et du portefeuille de produits proposés sur une large palette d'aires thérapeutiques. Notre défi a été de chercher à compléter ces produits avec des solutions innovantes pour améliorer la prise en charge mais aussi la qualité de vie des patients, élément de plus en plus intégré dans les évaluations.

    Comment le laboratoire s'est-il organisé en interne pour faire face à ces nouveaux besoins de développement?

    G.L.: Nous avons plusieurs entités en France, chargées de la recherche, des vaccins, des différentes aires thérapeutiques mais aussi de l'aspect industriel de notre activité et du commercial. Dans chacune des entités, nous avons des correspondants dédiés à l'innovation, dont l'action est supervisée par un groupe de coordination. Il a fallu aussi faire monter en compétences nos équipes existantes sur le sujet du digital et du multicanal, et recruter de nouveaux profils pas forcément issus du monde de la pharma. Ce n'est pas sans poser des questions de culture d'entreprise, car la culture digitale est davantage tournée vers l'extérieur, ouverte à des tests et à des pilotes qui peuvent rater. C'est cette logique du test and learn qu'une organisation comme la nôtre doit être capable d'intégrer afin de mettre en confiance nos collaborateurs.

    Beaucoup de laboratoires ont développé des stratégies dites "Beyond the pill". Comment vous différenciez-vous?

    G.L.: Le paysage a beaucoup changé. Il y a deux ans, nous étions parmi les premiers à avoir un département d'innovation, à privilégier l'open innovation en étant partenaires d'incubateurs comme le Village by CA ou l'espace Boucicaut à Paris. La première chose qui nous différencie, c'est notre ancrage en France avec 27.000 salariés sur tout le territoire, une grande variété de métiers représentés et la volonté d'investir dans ce pays car nous sommes convaincus de sa capacité à innover. Ensuite, nous utilisons l'ensemble des leviers à disposition au niveau européen, à l'instar de l'EIT Health (Institut européen d'innovation et technologie en santé) dont nous sommes l'un des partenaires fondateurs. Je crois beaucoup à la puissance de l'Europe dans ce domaine car si l'on veut pouvoir exister dans la compétition qui se prépare entre les Etats-Unis et la Chine, nous devons développer un marché européen. Enfin, au niveau mondial, nous sommes dans une logique de partenariats avec les sociétés IT, à l'image d'Onduo, joint-venture que nous avons créée avec Verily, la branche santé de Google.

    Ce type de partenariats devient de plus en plus courant parmi les industriels de santé, mais les résultats tardent à se faire sentir. On a parfois l'impression d'assister à une bataille de l'image, avec des laboratoires qui souhaitent mettre en avant leur modernité. Qu'en est-il chez Sanofi?

    G.L.: Au vu des montants investis dans la joint-venture Onduo [248 millions de dollars NDLR], il s'agit d'une plus grande ambition qu'une simple ambition d'image. Ce qui guide notre action, c'est la conviction que le monde est en train de changer et que si nous ne prenons pas le train en marche, notre modèle sera impacté. Il est vrai qu'il y une bataille de l'image et qu'il est parfois difficile de faire la distinction entre des effets d'annonce et la réalité. La réalité, c'est par exemple la solution Diabeo, que nous avons développée avec Voluntis et qui a reçu un avis favorable au remboursement de la Haute autorité de santé [HAS].

    Cet avis de la HAS est-il le signe d'un virage important du régulateur concernant l'évaluation des solutions digitales?

    G.L.: C'est un premier pas qui montre que le régulateur s'organise pour penser le financement d'outils qui peuvent améliorer les résultats de la prise en charge. L'interrogation qui vient ensuite est de savoir si l'on a raison de considérer ces applications comme des médicaments, donc nécessitant des études longues, alors que la technologie évolue très rapidement. Le temps que vous conduisiez votre étude, une application peut avoir connu de nouvelles versions et améliorations: faut-il pour autant repartir de zéro sur son évaluation? C'est une question à adresser au régulateur.

    Un possible remboursement de Diabeo par l'assurance maladie pour un tarif entre 30 et 70 euros a été évoqué dans la presse, qu'en est-il exactement?

    G.L.: Il y a des discussions avec les pouvoirs publics mais je ne souhaite pas avancer de chiffre. Cela montre en tout cas que, parmi les grands sujets à défricher, il y a bien celui du modèle économique de ces solutions qui ont nécessité des investissements importants. Selon moi, un financement public aurait vocation à se développer si la solution contribue à l'efficience du système de santé. Dans un système de payeurs privés ou semi-privés comme aux Etats-Unis, c'est la même logique: il est dans l'intérêt du payeur de financer des outils qui vont lui permettre de faire des économies. On parle de plus en plus de modèles de partage des risques et des bénéfices avec la signature d'accords entre payeurs et fournisseurs de solutions comprenant des objectifs de résultats qui, s'ils sont atteints, donnent lieu à partage des économies générées. C'est une piste intéressante.

    N'est-ce pas encore futuriste d'imaginer que demain l'ensemble des patients bénéficieront de ces solutions digitales?

    G.L.: La question est de savoir comment et à quelle vitesse le réglementaire va s'adapter. Il est déjà en train de le faire, à l'image de l'avis rendu par la HAS ou des financements prévus en France pour les solutions d'e-santé dans le cadre des expérimentations sur la télémédecine et du programme Territoire de soins numérique [TSN]. Des réflexions sont aussi en cours au niveau européen sur la régulation de ces outils. Je pense que la santé numérique va se déployer plus vite qu'on ne le pense du fait de deux phénomènes: l'arrivée massive des grandes sociétés de technologie comme Google ou Apple, ce qui ne se fait pas sans un certain choc des cultures car nous ne sommes pas sur les mêmes temporalités d'innovation, et le niveau d'excellence académique de la France qui doit permettre, s'il est bien orienté, de progresser rapidement sur ces sujets.

    Quel est, selon vous, le plus grand défi à relever par les laboratoires dans le champ de la santé numérique?

    G.L.: Tout le monde peut aujourd'hui développer des applications, des solutions et des sites internet pour digitaliser la santé. Ces solutions sont d'ailleurs de plus en plus foisonnantes. Le vrai sujet, c'est la bataille de l'engagement, c’est-à-dire comment fait-on pour engager le plus de patients possible sur nos outils, à quel prix et pour quel effort, alors que tous les laboratoires vont proposer ce type de dispositifs? C'est aussi là que l'on peut mesurer l'apport d'un partenaire comme Google, dont les produits dépassent régulièrement le milliard d'utilisateurs.

    *Gilles Litman a été remplacé en novembre dernier à la direction de l'innovation de Sanofi France par Isabelle Vitali, ex-directrice de l'innovation des laboratoires Roche.

    Raphael Moreaux
    raphael.moreaux@apmnews.com

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    Vos réactions

    • P

      Pascal Becache

      Je retiens 2 messages principaux de cette excellente interview :
      - tous les labos vont se lancer dans une politique digitale importante, ceux qui feront la différence seront ceux qui seront les plus innovants et les plus engagés - on va donc voir des investissements de plus en plus massifs dans les services numériques, bientôt à la hauteur des investissements sur les molécules
      - les régulateurs et les payeurs doivent travailler dur dès à présent pour imaginer des modèles qui intègrent la technologie à destination des patients, et les payeurs privés pourraient aller plus vite que les payeurs publics.

      23/12/2016 à 09:56

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