L’actualité numérique des industries de santé

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    Etudes

    L'analyse des réseaux sociaux, source d'informations sur le mésusage de la codéine

    LILLE (TICpharma) - L'analyse des échanges sur les réseaux sociaux apparaît pertinente pour surveiller les risques de mésusage de la codéine, selon une étude de l'Observatoire français des médicaments antalgiques (Ofma), présentée au congrès de la Société française d'étude et de traitement de la douleur (SFETD) qui s'est tenu à Lille du 14 au 16 novembre.

    En quelques années, le mésusage des antalgiques opioïdes prescrits est devenu un enjeu de santé publique majeur dans les pays développés. La France n'enregistre pas de signaux d'addictovigilance aussi alarmants qu'aux Etats-Unis et en Europe du Nord mais deux adolescents sont décédés en 2017 après une consommation récréative de codéine mélangée à du soda, a rappelé le Dr Célian Bertin de l'Inserm U1107 à l'université de Clermont Auvergne et au CHU de Clermont-Ferrand lors de cette session orale commune SFEDT/Ofma.

    Dans ce contexte, les autorités sanitaires ont retiré cet antalgique opioïde des médicaments à prescription facultative (MPF) le 12 juillet 2017.

    Les abus et mésusages de médicaments sont surveillés à l'aide d'un dispositif de vigilance et de notifications, mais il existe une sous-déclaration des cas, probablement en raison d'une méfiance des usagers, qui peuvent craindre des sanctions, a expliqué le Dr Bertin.

    Dans cette étude, ils se sont intéressés à l'apport d'internet pour évaluer l'usage en vie réelle des médicaments prescrits et surveiller le mésusage de la codéine en particulier. "L'essor des réseaux sociaux facilite les échanges entre patients, constituant une nouvelle source de données en vie réelle".

    "L'objectif de notre travail était d'analyser des témoignages afin d'évaluer s'il est possible d'identifier des signaux d'un usage détourné ou de pharmacodépendance relatifs à la codéine et à ses complications éventuelles".

    Pour cela, le Dr Bertin et ses collègues ont utilisé l'outil Detec't développé par la société Kap Code (voir dépêche du 29 juin 2018) pour extraire de 20 forums généralistes et spécialistes français les messages et leurs métadonnées (date, auteur, forum, mots-clés identifiés) publiés entre le 1er janvier 2002 et le 12 juillet 2018 contenant une sélection de mots-clés relatifs à la codéine.

    Après prétraitement (nettoyage, anonymisation, formatage en corpus d'analyse) des messages, différents algorithmes ont été appliqués pour détecter les concepts médicaux, selon une terminologie enrichie basée sur le dictionnaire médical MedDRA, et procéder à l'analyse sémantique de leur contenu.

    L'analyse a porté sur un total de 12.814 messages publiés par 5.310 internautes distincts. Le mot "codéine" était présent dans 63% des messages qui provenaient principalement des forums des sites Doctissimo (55,5%) et Psychoactif, spécialisé dans la réduction des risques pour les usagers de toxiques (21,7%).

    L'évolution temporelle des messages montre logiquement un pic majeur autour du 12 juillet 2017, date de l'arrêté sur le classement de la codéine. La courbe ascendante sur 2002-2008 est davantage due à l'émergence d'internet dans les foyers et le pic en 2008 est probablement lié au rachat de Doctissimo par Lagardère et de la publicité faite à ce moment autour du site, a expliqué le Dr Bertin.

    La pharmacodépendance constituait le thème principal (3.806 messages) avec une prépondérance des termes relatifs aux modalités de sevrage, comme les demandes de soins ou d'entrée dans les soins (48%), aux posologies consommées par unité de temps (47%) et au contexte initial de prescription (15% dans un contexte postopératoire).

    Selon l'analyse brute de la fréquence des mots, les thématiques principales sont le syndrome de manque, les modalités de sevrage et d'approvisionnement (comment se faire prescrire ou acheter de la codéine sans attirer l'attention), la prise en charge de la douleur et les effets indésirable lors d'un mésusage.

    L'évolution des messages avant et après le 12 juillet 2017 montre que la thématique pharmacodépendance a explosé (nombre de message multiplié par 13), alors que la notion de dépendance est restée stable. Le nombre des usagers déclarant des messages relatifs au sevrage ou à la recherche d'accompagnement a augmenté, tandis que les champs se rapportant aux conduites récréatives ont été divisés par 3.

    Dans les 3.806 messages sur pharmacodépendance, près de 13.000 concepts médicaux ont été identifiés, essentiellement relatifs aux complications. Elles concernaient majoritairement les comorbidités associées, en particulier un trouble de l'usage d'alcool associé dans près de 20% des cas, des symptômes thymiques, comme une tristesse, le retentissement social (conduites délictuelles, 4 %), mais aussi des troubles somatiques (constipation, hypersensibilité).

    Hausse des messages sur les moyens d'obtention de la codéine en sirop

    Sur l'usage récréatif de codéine sirop (lean ou purple drank, mélange avec du soda), cette modalité apparaît en proportion "très réduite" mais "il est intéressant d'observer que cet usage est plus présent dans Psychoactif que dans Doctissimo, avec 2,7 fois plus de messages", a noté le Dr Bertin.

    Après le 12 juillet 2017, le nombre de messages augmente et, notamment, des usagers déclarant une pharmacodépendance à ce mode de consommation. Les échanges de recettes restent stables, mais les messages sur les modalités d'obtention ont progressé.

    "La médiatisation a pu susciter une curiosité transitoire, un accroissement peut-être du mésusage", a commenté le chercheur, rappelant que la réduction de l'accès à un produit peut augmenter son attractivité. Toutefois, il faut des mesures pour contrôler l'accès et réduire les risques.

    Avec 5.310 internautes dénombrés dans ces échanges, le Dr Bertin a aussi souligné que c'était davantage que les usagers de sulfate de morphine suspectés dans un contexte de dépendance "dont on parle beaucoup dans le milieu". Mais l'usage des opioïdes faibles est le plus répandu, la codéine est le premier antalgique opioïde vendu et figure en troisième place tous médicaments confondus, juste devant le tramadol, autre antalgique faible.

    Globalement, cette étude montre que l'analyse des messages relatifs à la codéine sur les réseaux sociaux conforte les données d'addictovigilance et identifie des nouveaux signaux comme l'association d'usage d'alcool et de codéine.

    "Ce genre d'étude peut consister une pharmacovigilance 3.0; le degré 1.0 étant les notifications spontanées; le degré 2.0, l'analyse des ventes et des remboursements par l'épidémiologie; et le degré 3.0, l'exploitation de l'open data."

    Il a conclu que les réseaux sociaux constituent "un canal de renseignements pertinent, qui fournit des données en vie réelle et met en lumière des comportements pas forcément objectivés par d'autres canaux, des comportements inattendus ou des signaux faibles".

    Luu Ly Do Quang

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